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Tout le monde y trouvait son compte, songea Ay tout en regardant sa fille cadette prendre la main de Horemheb et faire échange de vœux avec lui. Ce rite habituellement si simple avait pris l’ampleur d’une cérémonie d’apparat, à l’instigation du général qui avait obtenu du roi la permission de la célébrer dans le temple d’Amon.
Ay était sceptique devant la soudaine disposition du jeune roi à accéder aux requêtes de Horemheb. Il avait la conviction que Toutankhamon était tout près de se rebeller contre eux, et s’en était ouvert à Horemheb lors d’un de leurs rares entretiens, après l’audition des rapports des vizirs du Nord et du Sud. Horemheb s’était esclaffé à cette idée, mais Ay avait eu l’impression d’être tenu à l’écart et voyait depuis lors un scorpion sous chaque pierre.
Il se frotta les mains et ses lourdes bagues s’entrechoquèrent. L’assemblée était debout dans une longue salle à piliers, les prêtres, en robes blanches et coiffures multicolores, à une extrémité, près du naos[5] ; les nobles rangés le long des bas-côtés et pressés entre les piliers. Son regard remonta vers les fleurs de lotus peintes, symboles de leur capitale. Il lut les inscriptions qui y étaient gravées, remarquant les emplacements où la titulature de l’Honni avait été effacée. Par endroits, son propre nom était inséré en caractères serrés pour donner créance à son noble lignage. Combien de temps ses cartouches resteraient-ils là ? Partout il avait soin de se faire représenter sous l’aspect d’un homme jeune et vigoureux ; il se donnait l’image de celui qui alliait la force et le caractère à la sagesse et à l’expérience. Mais contre l’énergie agressive de l’ambitieux Horemheb, il savait la bataille perdue d’avance.
Il tourna son regard vers l’estrade où le roi et la reine étaient assis parmi leur suite, qui jetait des notes bleu pâle, vert et or dans la blancheur des robes et des pagnes dont étaient vêtus la plupart des membres de l’assistance. L’estrade était trop éloignée pour qu’il pût distinguer les traits du roi, mais sa contenance froide et altière n’était guère l’expression de la joie.
Quant à la femme et à l’homme dont les voix s’élevaient vers le plafond haut et se réverbéraient sur les blocs de pierre massifs et les lourdes solives en cèdre, leur physionomie était indéchiffrable. Nézemmout restait de marbre, et l’énorme visage meurtri de Horemheb, sillonné de rides profondes, ne trahissait rien des sentiments de son cœur. Les yeux marron brillaient dans cette peau boucanée mais savaient garder leur secret, ne révélant qu’une intelligence toujours vive et alerte. Horemheb pouvait, disait-on, résoudre simultanément cinq problèmes dans son cœur.
Le soleil déclinant dans sa course vers l’occident se glissa soudain par la haute entrée étroite du temple et y déploya ses ailes, dardant ses rayons çà et là, dansant sur les tons crème et rouges, bleus et or des colonnes et des murs. Comme sur un signal de Rê lui-même, les musiciens firent sonner leurs sistres et leurs crécelles, leurs cloches et leurs cymbales. Le roi tourna la tête vers la lumière et, cette fois, Ay discerna nettement le pli dur de la bouche. Si Horemheb l’avait remarqué, il n’en laissait rien paraître. Au-dehors, la foule criait son nom ainsi que celui de Pharaon. Nul n’aurait nié ce que Horemheb avait accompli pour la Terre Noire, pensa Ay. Mais peut-être existait-il une chose telle qu’un excès de gratitude.
Avec à sa tête le roi et sa suite, puis immédiatement après les nouveaux époux, l’assistance sortit en file vers la lumière. C’était le tout début de la saison de shemou, et même au milieu du jour la chaleur était supportable. Maintes d’entre les nobles dames portaient des châles de laine légère sur leurs robes à plis. La procession emprunta l’avenue qui reliait le sanctuaire à l’axe principal coupant la capitale du nord au sud, où des litières à dais attendaient les plus éminents. La musique jouait toujours, et tandis que les invités de rang plus modeste se regroupaient en ordre irrégulier derrière les litières, la rumeur des conversations s’ajouta aux sons des instruments. Le cortège se préparait à marcher vers le quartier palatial où, dans la grande cour ombragée de la demeure de Horemheb, débuterait dans une heure une fête de trois jours. Au bord de la route, la foule agitait des feuilles de palmier et poussait des vivats, jetant des rameaux sous les pas des hommes aux muscles cuivrés, vêtus de pagnes éblouissants en lin blanc ourlé d’or, qui portaient les litières du roi et de la reine, de Horemheb, Nézemmout et Ay. Derrière celle de la nouvelle épousée dansaient ses compagnes de toujours, les naines Para et Rénéneh.
C’était parmi les principaux acteurs de la célébration que régnait le moins de joie. Seules quelques paroles de pure forme furent échangées entre eux alors qu’ils prenaient place dans leurs litières respectives.
Il leur faudrait faire meilleure figure à la fête, pensa Huy, l’ancien scribe, qui les observait à l’avant de la foule. Il vit le visage fermé de Horemheb et de Nézemmout. Toutankhamon arborait l’air impénétrable et ambivalent qu’il avait appris à composer dans les dernières années de son adolescence. Quant à ses sentiments intimes, rien ne permettait de les deviner. Son épouse et Ay étaient les seuls à garder une expression limpide. Ankhsenamon était soucieuse. Ay semblait troublé, envieux ; mais il y avait de la détermination dans sa bouche aux lèvres minces. Un bref instant, les yeux de l’ancien scribe et du Maître des Écuries, qui tous deux avaient servi le souverain honni, se rencontrèrent. Y avait-il eu une lueur dans ces yeux-là, ou n’était-ce qu’imagination ? Cela faisait tant d’années qu’ils ne s’étaient pas vus… Depuis que Huy était revenu dans la capitale du Sud, l’exercice de sa profession lui étant interdit, il s’était taillé la réputation d’un homme capable d’élucider les énigmes. Conscient de l’aversion de Horemheb pour les adeptes moins puissants de l’ancien régime, Huy avait gardé un profil bas, mais ne pouvait rien changer à la réputation qu’il avait acquise, et grâce à laquelle il parvenait à vivre, quoique chichement.
À la limite de la foule, les hommes de la section spéciale de Horemheb, les Mézai, ne se donnaient aucune peine pour rendre leur présence discrète. Le général affichait son pouvoir de plus en plus ostensiblement, et Huy s’interrogeait sur ses raisons. Tentait-il de prouver au roi qu’il incarnait le véritable pouvoir dans le pays ? Recherchait-il délibérément la confrontation avec le pharaon ? En dépit de tout le raffinement, de toute la finesse politique qu’il avait appris au fil des années, le vieux lion ne montrait-il pas les dents à son jeune rival – même s’il savait que, une fois monté sur la barque seqtet, son pouvoir était voué à disparaître, et qu’il aurait beau bander tous ses muscles, il ne remonterait pas d’une seconde le cours du temps[6] ?
Toutefois, Huy se demandait si, en fin de compte, Horemheb était assez subtil ou assez modeste pour nourrir de telles pensées dans son cœur. Le général était un homme pragmatique. Il n’avait aucun goût pour l’abstraction, bien qu’il feignît de s’intéresser aux arts et fît pleuvoir l’argent dans les mains des peintres et des sculpteurs, des chanteurs et des potiers ; il ne faisait qu’imiter son héros, le pharaon guerrier Menkhéperrê Thoutmosis[7], Créateur du Grand Empire, dont la mort un siècle plus tôt était encore pleurée. De là, selon les historiens contemporains, datait la décadence de la Terre Noire. Horemheb, Huy en était convaincu, voulait être l’homme qui mettrait fin à ce déclin. Pour sa part, l’ancien scribe ne doutait guère qu’il réussirait, mais il réservait son jugement, car il conservait l’image, des années plus tôt, d’une lueur d’indépendance et de défi dans les yeux du jeune pharaon, tout juste âgé de neuf ans, pendant qu’il accomplissait le rite de l’Ouverture de la Bouche lors de la mise au tombeau de son immédiat prédécesseur, Sémenkhkarê. Depuis, ses conseillers-geôliers avaient suivi telles des ombres le moindre de ses pas, le moindre de ses gestes. Huy se demandait si, avec la maturité, le jeune roi trouverait la force et la ruse nécessaires pour briser les barreaux, faire sauter les verrous.
Lentement, les litières le dépassèrent, les porteurs soulevant de la poussière sous leurs sandales. En observant les rideaux flottants, Huy tenta d’imaginer les pensées intimes de chacun des occupants. Il doutait que ceux qui finançaient les banquets qui suivraient s’y divertiraient grandement. Quelque temps encore, il regarda passer la foule animée et bruissante des invités de moindre rang et de fonctionnaires, les couvre-chefs scintillant au soleil, les remous de lin blanc et de corps bruns, contours estompés par la poussière. Il chercha Taheb des yeux. Un moment il crut la voir, sans en être certain, et quelque chose dans son cœur l’empêcha d’insister. Deux ans avaient passé depuis la fin de leur liaison, après plusieurs fausses ruptures et faux recommencements. Dans ce laps de temps, il ne l’avait vue qu’une fois, et seulement de loin, mais cela avait suffi pour révéler à son cœur qu’il ne l’avait pas oubliée. Et voilà qu’à nouveau ses yeux la cherchaient. Il pourchassait un rêve, il le savait, une illusion qui subsistait. Épuisé, il se demandait parfois quel était le prix à payer pour venir à bout de ces chimères.
Il se détourna de la procession et se fraya un chemin parmi la populace qui s’attardait jusqu’au passage du dernier invité. Il se sentait à la fois déçu et soulagé. Si d’aventure il rencontrait Taheb, les mots lui feraient défaut. Pourquoi, alors, se leurrer et vouloir croire qu’ils pouvaient à nouveau être ensemble ? Pour tromper la solitude ? Il savait dans son cœur qu’il ne voulait pas que Taheb revienne vers lui ; si son désir avait été réel, il y aurait remédié depuis longtemps.
Laissant la foule derrière lui, la musique faiblissant à mesure qu’il descendait la petite éminence où se dressait le temple, il reprit le chemin de son logis. Depuis quelque temps, il habitait une petite maison dans le quartier du port. Elle avait été achetée à son intention par Ipouky, le Contrôleur des Mines d’Argent, auprès de qui il avait su se rendre utile[8]. Grâce à sa diligence, un chef des scribes corrompu avait été démasqué et un bordel infâme avait été fermé ; mais bien qu’Ipouky, fonctionnaire d’assez haut rang pour avoir l’oreille de Horemheb, eût intercédé en sa faveur, tout le mérite de l’enquête avait rejailli sur Kenamoun, le prêtre-administrateur qui en était officiellement chargé. Huy en avait été ulcéré. Il savait que Kenamoun lui-même avait assassiné une prostituée babylonienne, mais sa position le mettait à l’abri de toute accusation, et Huy avait dû se résigner à la défaite, se consolant à l’idée que des louanges publiques eussent risqué d’attirer une attention inopportune sur lui. Étant humain, il lui avait toutefois fallu du temps pour ne plus souhaiter voir les deux hommes jetés aux crocodiles.
Elle s’éveilla, immédiatement consciente que son époux ne dormait plus. Là dans le noir, les yeux dans le vide, il était troublé par des pensées qu’il ne lui livrait qu’à contrecœur mais qu’elle devinait aisément. C’était l’absence d’héritier qui faisait fuir son sommeil.
Elle étouffa un soupir, préférant lui cacher qu’elle était réveillée, mais elle le sentit se crisper et sut qu’elle n’avait pas gardé son secret. Toutefois il ne lui parla pas, et longtemps ils gardèrent le silence, écoutant l’îlot de sons assourdis provenant des réjouissances qui avaient lieu dans la demeure de Horemheb, de l’autre côté du quartier palatial. La journée avait été longue, et elle se sentait lasse, lasse d’avoir porté les lourds bijoux de la Couronne, lasse de la richesse des mets et des vins.
Dans l’obscurité, elle sentit son époux lui prendre la main. Reconnaissante, elle referma les doigts sur les siens, mais elle ignorait si ce geste d’affection venait du cœur ou n’était qu’une marque de bonté. Elle était jalouse de tout ce qu’il lui taisait. Elle haïssait son propre corps. Pourquoi se refusait-il à créer un enfant vivant ? Six mois seulement avaient passé depuis les noces de Horemheb, et voilà qu’on célébrait la grossesse de Nézemmout ! Sa tante, tellement plus vieille qu’elle-même, avait peuplé sa matrice sans effort. Quelle valeur avaient donc ces six mois de prières et de sacrifices aux dieux de la fertilité ? Les divinités, telles leurs images, étaient-elles de pierre ?
Il tendit la main vers son visage, et elle détourna la tête de peur qu’il sentît les larmes sur ses joues. Était-elle aussi stérile que la cité de l’Horizon où elle était née ? Une cité de morts…
« Tout ira bien, dit le roi avec une douceur qui la surprit. Les dieux encouragent Horemheb pour mieux le perdre. Quant à l’enfant à venir, jamais il ne prendra place sur le Trône d’Or.
— Je veux que tu en aies la certitude. Je veux que tu aies un héritier direct.
— J’en aurai un. Nous en aurons un, dit-il en l’enlaçant.
— Pourquoi les dieux restent-ils sourds ? Tu es des leurs. Horemheb peut-il les régenter comme il fait de tous ? »
Toutankhamon ravala sa colère, s’exhortant à l’indulgence devant la candeur de cette épouse qui n’était, à tout prendre, guère plus qu’une enfant.
« Pour lui, le temps de commander touche à son terme.
— Et Ay ?
— Il n’est déjà plus dans la course. »
Ankhsenamon s’abstint de tout commentaire. Elle n’était pas du même avis mais n’aurait su trouver d’argument, et préféra donc garder le silence. Le roi la caressa doucement au front, souhaitant que la fatigue et l’irruption intempestive de ses pensées ne l’empêchent pas au moins de feindre le désir. Il tourna son cœur vers les plans qu’il avait commencé à dresser secrètement, n’en parlant qu’aux rares hommes de confiance de sa maison qui les exécuteraient. Il n’avait pas le sentiment que l’on pouvait s’en remettre aux dieux en toute chose. Il lui fallait agir et, si vagues que fussent ses projets, il trouvait du réconfort à les voir prendre corps.
Sous ses caresses, apaisée, elle se rendormit. Comme elle était jeune ! La petite Ankhsi, aux bras fins et aux seins à peine naissants. Deviendrait-elle un jour, à l’instar de sa tante, une femme robuste et voluptueuse ? Elle semblait au roi telle une fleur sur le point d’éclore.
Toutankhamon ne retrouva pas le sommeil aisément, même si le souffle régulier de son épouse, brise légère contre son torse, finit par l’apaiser à son tour. Il s’était éveillé d’un rêve de chasse. Il croyait encore sentir la dureté du sable sous les roues de son char le plus léger, tiré par ses deux chevaux favoris, originaires du Nord. Ceux-ci réagissaient au moindre encouragement, et le char était assez maniable pour poursuivre la proie la plus rapide. Même le chat à longues taches ne pouvait lui échapper.
Dans son rêve il chassait de grands oiseaux qui fuyaient devant lui, désespérés, sur leurs jambes puissantes, balançant avec affolement leur tête stupide emmanchée sur un long cou chauve. Il voulait en tuer deux, pour réunir les plumes noires et blanches nécessaires à la confection de chasse-mouches dorés, qu’il avait commandés en vue de l’anniversaire de sa reine. Il y allait de son honneur de recueillir les plumes lui-même, et il était un chasseur chevronné. Après l’inactivité forcée de la cour, la chasse était sa plus grande joie.
Et voici qu’il chevauchait à travers le désert oriental, près de Kharga, semblait-il ; loin parmi les dunes, bien loin de son terrain de chasse habituel. Les gros volatiles noir et blanc galopaient devant le char dans un bruit de tonnerre, tentant sans conviction de s’esquiver sur les flancs, trop lourds pour s’écarter du danger. Il lui suffisait de choisir sa cible et de l’abattre à l’aide de sa première lance. Puis une seconde cible de sa seconde lance, et ce serait fini. Ils retourneraient vers ses prises et le conducteur du char dépouillerait les corps des précieuses plumes, abandonnant les restes aux enfants de Nekhbet.
Dans son rêve il voulait passer les rênes au conducteur pour s’emparer de sa lance. Alors seulement, il s’apercevait qu’il était seul. Et voici que ses chevaux ralentissaient, exténués, que les oiseaux prenaient de la distance, les ailes battant tels des fléaux, fuyaient dans le désert de leur course grotesque jusqu’à devenir des points désordonnés et miroitants dans la fournaise, jusqu’à s’évanouir enfin dans les airs, le laissant seul.
Le véhicule s’immobilisait et ses bais splendides – dressés, disait-on, par les Hyksos – s’écroulaient sur le sable. Le char versait sur les brancards et le roi s’agrippait à la paroi pour conserver l’équilibre.
Le choc l’avait réveillé. Au début il s’était senti soulagé que ce ne fût qu’un rêve, tant tout avait semblé réel. Sa dernière pensée, désespérée, avait été pour l’Empire qu’il laissait sans héritier, à la merci de Horemheb. Puis il avait reconnu sa chambre, entendu la respiration douce de sa femme et su, avec un léger agacement dont il avait eu honte, qu’avant moins d’une minute elle sentirait qu’il était éveillé et sortirait elle-même du sommeil.
Il observa brièvement sa Grande Épouse, le fin profil de son corps dessiné par la lune dans l’obscurité, et adressa une fois de plus à Min la prière d’inonder sa cavité natale de la boue fertile où poussaient les humains. Puis il se rallongea, ajusta silencieusement son appui-tête et écouta les échos de la fête donnée par Horemheb. Des mois et non des heures semblaient avoir passé depuis qu’ils avaient quitté la réception, ne l’honorant qu’au tout début de leur royale présence.
Il resta ainsi couché tout éveillé jusqu’à ce que meurent les bruits des festivités, remplacés peu après par les pas assourdis et les toux étouffées des domestiques qui se levaient, faisaient du feu pour cuisiner, apportaient de l’eau, du lait, des haricots et de la farine pour le premier repas, ramenant le palais à la vie. Bientôt leurs serviteurs personnels viendraient les réveiller et les baigner, et le Grand Intendant arriverait en compagnie du Secrétaire Privé, afin de recevoir les ordres domestiques et publics pour la journée. Être ainsi attelé au devoir sans tenir les rênes du pouvoir commençait à tuer le ka[9] du roi. En sourdine monta l’appel des aigrettes près du Fleuve. Les yeux las de Toutankhamon se perdaient encore dans le jour grandissant. Étourdi et la bouche sèche, grisé par le manque de sommeil, il se recueillit en lui-même et tenta d’écouter ce que lui dirait son cœur.
« N’accepte pas plus longtemps ta prison. La seule issue est de tuer le geôlier. »
Il avait entendu ces mots maintes et maintes fois. Combien de temps s’écoulerait encore avant qu’il cesse d’écouter et passe à l’action ? Eh bien, il commençait à agir, en quelque sorte. Il se refusait à endurer des nuits d’insomnie le reste de sa vie. Malgré lui, il se prit à penser à l’ancien roi, Akhenaton. Ses conseils lui auraient été si précieux ! Toutankhamon tâcha de se rappeler cet être lointain, paternel et fragile, mais sa mémoire émoussée faisait resurgir la silhouette et non les traits. Restait une impression de douceur et de réconfort.
Le roi posa les pieds par terre et se leva d’un mouvement souple, qui lui donna le vertige. Il entendit ses serviteurs attitrés s’approcher et les vit hésiter dans le passage masqué par des voilages, n’osant entrer, ayant remarqué la reine toujours endormie. Il prit un pagne de lin sur le dossier d’une chaise pliante en ébène incrustée d’or et, s’en ceignant étroitement, se dirigea vers la porte.
« Mésésia ! » lança-t-il à l’un des domestiques en lui faisant signe.
L’homme s’avança, inclinant sa tête rasée.
« Va chercher Ahmosé. Conduis-le dans la Salle Rouge et dis-lui de m’y attendre. »
Un peu plus tard, au terme de son entrevue avec le roi, Ahmosé sortit du palais par une porte latérale. Il n’avait guère eu à parler. Il lui avait semblé que Toutankhamon désirait seulement se redonner confiance en revenant une fois de plus sur son plan d’assassiner Horemheb. Ahmosé, qui pratiquait la cour depuis dix-sept ans et se servait de son allure aussi rassurante que celle d’un vieil oncle pour attirer la confidence, se félicita que le souverain parût toujours l’inclure dans son cercle d’intimes. Dommage qu’il fût trop intelligent pour permettre à ceux qui en faisaient partie de se connaître. Quelque temps Ahmosé s’était demandé si le roi ne se méfiait pas de lui ; si toute cette conspiration contre le général ne relevait pas de la pure fantaisie. Désormais il était sûr qu’une vague révolution se tramait. À force de patience il obtiendrait des détails, peut-être même les noms des conjurés.
Quittant la cour extérieure du palais, il se retourna pour scruter la galerie à colonnade qui courait le long du premier étage. Il n’y distingua personne. Il reprit son chemin d’un pas plus vif.
Plaqué contre une colonne, le roi regarda le courtisan obèse franchir le portail précipitamment, n’hésitant qu’une fraction de seconde avant d’emprunter la rue en direction de la riche demeure de Horemheb. Toutankhamon serra les poings. Cette bataille ne serait pas gagnée de sitôt. Mais il apprenait, constamment.